“Le Spectrarium” se décline sur le thème de la maison hantée. Fortement ancré dans l’imaginaire collectif sous les auspices du fantastique, ce thème n’en a pas moins une histoire concrète aussi ancienne que celle de l’humanité. S’il n’est pas aisé de démêler les fils de cette histoire tant les cas de « hantise sérieuse » ont été recouvert par la masse des plaisanteries douteuses et des viles supercheries, en revanche, il est plus facile d’évaluer sa réception dans l’histoire de l’art, tant il semble y être sous-exploité, alors même qu’on observe aujourd’hui une prolifération d’oeuvres redevables d’une esthétique de la spectralité.

Sans compter la littérature, qui fut l’un des relais les plus constants de son histoire mais aussi les plus efficaces à le circonscrire au domaine du fantastique, il faut attendre l’avènement du cinéma pour voir le monde de l’art s’approprier le thème de la maison hantée, encore que souvent sur le mode de fictions transposées à l’écran. Et même si le modèle de la maison, et plus généralement de l’architecture, a peu à peu été intégré aux pratiques artistiques dès les avant-gardes du début du XXe siècle selon diverses opérations – de la fusion à la destruction en passant par la synthèse, le déplacement, l’appropriation et l’altération – contribuant à reconfigurer les relations entre l’art et l’architecture, elles ne se sont que trop rarement emparées du thème de la maison hantée comme d’un motif exploratoire.

“Le Spectrarium” entend remédier à cette situation en s’appropriant le thème de la maison hantée, et le Pavillon Suisse sur ce thème, suivant le fil conducteur de la “hantise ludique” qui permet de dépasser la dichotomie stérile entre vraie et fausse maison hantée, afin de poser à nouveaux frais, et par le biais d’un matérialisme magique revisité, les questions de l’exposition et de l’artialisation d’une part, de la parapsychologie et de la cybernétique d’autre part. Interrogations ouvrant à une autre pensée de l’habitation, et qui valent autant pour elles-mêmes qu’en fonction de l’occupation artistique d’un site architectural, sinon autosuffisant, du moins saturé par le fantôme agissant de son concepteur.

L’histoire fascinante du Pavillon Suisse incite d’ailleurs à faire de ce lieu d’habitation une maison hantée. De sa conception à son occupation, en passant par son financement, sa construction, sa réception et son entretien, il apparaît en effet ourdi des traces secrètes de présences passées en ses murs, survivances ou revenances, tantôt conspiratrices, tantôt bienfaitrices. En regard de cette histoire semblable à un condensé de hantise à jamais nourri de ses fantômes, qu’ils soient spectres des armatures ou des lieux, « Le Spectrarium » joue les accélérateurs de hantise. Il offre l’opportunité aux artistes d’exploiter à son comble la puissance de la machine à habiter jusqu’à révéler l’impensé plastique de l’habitation machinique. Plasticité spectrale qui résulte de l’incorporation paradoxale de ces particules hantées par une opération d’escamotage, au sens où faire apparaître l’inapparent consiste à faire disparaître la hantise résiduelle en produisant des apparitions et des visions inédites. Effets spectrogènes.

L’hantologie étant par définition retorse, la logique de la hantise est plurielle et sans affectation; par conséquent l’occupation artistique doit servir et de révélateur et de dépeupleur. Ne relevant pas d’une habitation ordinaire, mais d’une habitation parallèle immémoriale, elle est un précipité temporel anachronique provoquant un espacement à même l’espace architectural, qui ouvre une profondeur sans borne, « efface les murs, chasse les présences contingentes, accomplit le miracle de l’espace indicible » (LC). Telle est la duplicité de la hantise, duplicité qui incite à redéfinir la notion d’« hôte » qu’est l’oeuvre dans l’architecture et qu’est l’architecture pour l’oeuvre.

L’artialisation des manifestations de hantise demeure du ressort d’une action plastique restreinte opérant dans l’interstice afin « d’insérer le détail dans l’unité future » (LC) – plasticité spectrale dont les qualités optiques, acoustiques, tactiles, olfactives et cinétiques tracent les linéaments d’une étrange géographie et les arcanes d’une société interlope.